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samedi 17 mars 2012
lundi 12 mars 2012
Information sur la série The pretty Liars + Style
Série américaine, thriller (2010)
Titre original : Pretty Little Liars
Production : Alloy Entertainment en association avec Warner Horizon Television Production
Company: Alloy Entertainment, Warner Horizon Television
Acteurs : Troian Bellisario (Spencer Hastings), Ashley Benson (Hanna Marin), Lucy Kate Hale (Aria Montgomery), Shay Mitchell (Emily Fields) et Holly Marie Combs (Ella Montgomery).
Cette fiction met en scène 4 jeunes femmes : Spencer, Hanna, Aria et Emily, dont l’amitié s’étiole après la mystérieuse disparition de leur amie Alison. Un an plus tard, elles commencent à recevoir des messages venant d’une personne utilisant le pseudonyme «A», qui menace de révéler tous leurs secrets... Les quatre amies décident alors de mener l’enquête pour découvrir qui est ce mystérieux A.
Située à mi-chemin entre Gossip Girl et Desperates Housewives, cette nouvelle série a vite fait l’unanimité outre-Atlantique. Initialement prévue en 2010 pour la période estivale, la saga Pretty Little Liars a créée un tel engouement que la chaîne ABC Family a commandé 12 épisodes supplémentaires aux 10 épisodes initialement prévus.
Située à mi-chemin entre Gossip Girl et Desperates Housewives, cette nouvelle série a vite fait l’unanimité outre-Atlantique. Initialement prévue en 2010 pour la période estivale, la saga Pretty Little Liars a créée un tel engouement que la chaîne ABC Family a commandé 12 épisodes supplémentaires aux 10 épisodes initialement prévus.
STYLE
Qu'elle est ton émission favorite ?
Salut, pour mieu connaître chaque lecteur, j'aimerais savoir qu'elles sont vos
goût d'émission. Moi, mes séries favorites sont : One tree hill, The pretty Liars,
The Vampires Dairies et Degrassi Nouvelle génération. J'achète même leur
DVD de chaque saisons. Je suis accro. Je peux les réécouter l'importe quand.
Voici une photo de The pretty Liars. Bye
dimanche 11 mars 2012
Message sur le nouveau concept du blog
Bonjour à toutes fans de la mode,
Je reviens en force avec une toutes nouvelles habillages '' Orangé et boisé ''. J'espère que vous aimez la nouvelle image du blog. J'ai décidé de changé l'image titre et le titre 100% Fashion par 100% Mode. Je voulais faire changement. J'espère que vous aimez, car moi j'adore ce renouveau. Les articles vont être plus pofiné. Je vais mettre des looks de star plus souvent. Les libellés sont les même. Pas de tracas ! Je vous souhaite une bonne journée. Bonne visite !
( Laissez-moi des commentaires, j'aime les lires )
Au revoir !
mardi 6 mars 2012
Papotage...
Bonjour,
Je vous présente ma nouvelle image de mode--xx. Est-ce que vous aimez la nouvelle déco ? Je l'ai fait vite, car je n'avais pas le temps à consacrer à cela... Mais je l'a trouve quand même assez réussi. Et vous ? Je pense qu'elle va faire la job à attendant. Je vais la refaire au mois de Avril, pour un fond estivale.
Bye
dimanche 4 mars 2012
À vendre
Salut, j'aimerais vendre mon veston H&M. Le tour de taille idéal pour le mettre est 29 pouces. Il est de style 'British' avec beaux détails! Broderie anglaise sur la poche du côté droit et gros boutons travaillés dorés! Je demande 20$ Cad. Je n'accepte pas les chèques. Je prend que l'argent liquide. J'accepte la livraison, mais ce n'est pas de ma faute si elle est longue. 20$ CAD pour ce jolie veston !
samedi 3 mars 2012
samedi 25 février 2012
Présentation de mon new bijou
Bonjour, je vous annonce que je déménage... de portable. Voici mon nouveau portable. Je vais surement faire des articles sur les deux ordinateurs. Je vous le présente. J'ai hâte de faire mon premier article. Par contre, je n'ai pas encore télécharger photosacpe et photophiltre. =) Je vous laisse ! Bye
jeudi 5 janvier 2012
Acces VIP + séance photo
Voici ma petite blibliotheque, ou je range mes livres. Pas mal ! Ein.. Il ya plusieur rangé. Bien 2 ! lol XD Est-ce que vous lisez ? Moi souvent ! Je trouve que c'est un beau passe-temps. Qu'elle est votre livre favoris ? Moi pour ma part, c'est les Aurélie Laflamme...
Belle pix de mon chien... Pas tres belle photo XDD En fin de compte ! C'était pour vous la présenter. C'est du Bichon-Maltais avec du Carlin. C'est une femelle. Elle a 3 ans. Princess est son jolie nom. Avez-vous des animaux ? Comment s'appelle-t-on ?
Voici ma démarquation de cet été... Pas tres beau, mais maintenant, elle est disparut. Youpiii
Voici quelques photos de moi . . . ( PS : Je sortais de la douche et j'ai les cheveux trampe DX )
Belle pix de mon chien... Pas tres belle photo XDD En fin de compte ! C'était pour vous la présenter. C'est du Bichon-Maltais avec du Carlin. C'est une femelle. Elle a 3 ans. Princess est son jolie nom. Avez-vous des animaux ? Comment s'appelle-t-on ?
Voici ma démarquation de cet été... Pas tres beau, mais maintenant, elle est disparut. Youpiii
Voici quelques photos de moi . . . ( PS : Je sortais de la douche et j'ai les cheveux trampe DX )
mardi 13 décembre 2011
Top 10 de mes magasins favoris ( DU MOMENT )
MOn top 10 de mes magasins favoris.
1- H&M
2- Forever 21
3- Body Central
4- Garage
5- Pimkie
6- Stitches
7- American Eagle Outfitters
8- Amnesia
9- L'aubenerie
10- Ardène
( J'aime bien Zara, Newlook et Topshop , sauf c'est cher... :( )
1- H&M
2- Forever 21
3- Body Central
4- Garage
5- Pimkie
6- Stitches
7- American Eagle Outfitters
8- Amnesia
9- L'aubenerie
10- Ardène
( J'aime bien Zara, Newlook et Topshop , sauf c'est cher... :( )
Joyeux noel et bonne année !
Attention Attention !!!! Veuillez me remettre vos photos de cadeaux de noel et parlez moi de votre traditionnel noel. J'ai hâte de savoir un bout de vie. Le jour de l'an... Que faites vous ? Vous pouvez m'écrire une histoire... Je l'a publirais avec votre nom ou blog. Je suis à votre service pour vous donner des idées de cadeaux. J'ai même fait un article spécial pour vous à ce sujet. Passer un beau temps des fêtes !
vendredi 9 décembre 2011
vendredi 25 novembre 2011
Hors sujet
Coucou mes petits singes,
Chez moi, On est en réparation. Je n'ai pas d'ordi, alors pas de nouvelles mode ou autres choses. Je vais surement juste vous faire des petits signes de vies comme aujourd'hui. Je vais écrire des textes de français. Je vais aussi écrire d'autre texte no-yere. Bin oui, je suis capable... Je vais vous parler de films... Comme twilligt
Je vais m'arranger pour avoir le portable. Alors, avez-vous hâte à Noel ? Qu'est-ce que vous avez demandé ?
Bye
Suggestions de cadeaux pour mes modeuses : Codak, Maquillages, Carte cadeau, Télévision, vêtements, décoration, ...
Chez moi, On est en réparation. Je n'ai pas d'ordi, alors pas de nouvelles mode ou autres choses. Je vais surement juste vous faire des petits signes de vies comme aujourd'hui. Je vais écrire des textes de français. Je vais aussi écrire d'autre texte no-yere. Bin oui, je suis capable... Je vais vous parler de films... Comme twilligt
Je vais m'arranger pour avoir le portable. Alors, avez-vous hâte à Noel ? Qu'est-ce que vous avez demandé ?
Bye
Suggestions de cadeaux pour mes modeuses : Codak, Maquillages, Carte cadeau, Télévision, vêtements, décoration, ...
Mon texte de français !!
Bonjour mes copines, je vous présente le texte que j'ai écrit pour en français. J'en suis trop fière. J'ai eu que deux fautes d'orthographe. J'étais sur les nerfs. Je le suis encore. J'ai décidé de l'écrire sur le net. S.v.p, ne le copier pas... C'est mon texte. HAHA ! Bonne lecture ! Jennifer
Ma première pêche
C'était un matin froid et nuageux d'été, tout le monde était impatient de commencer à pêcher. Seul, j'attendais sur le quai, pendant que mes deux cousins embarquaient l'équipement dans le bateau rouge. Pour passer mon temps, je me faisais des scénarios. Et si je tombait dans le lac ! Si un requin surgissait de nulle part ! Et si j'attrappais le plus gros poisson... Lunatique, je les répétais à voix haute. L'un de mes cousin se moquait radicalement de moi. Je suis sûr qu'il serait vert de jalousie. Maintenant que tout était prêt, tout le monde grimpa dans le bateau. Il y avait de longues cannes à pêche en bois scul¸pté, des gros filets souples et des pots de vers de terre qui traînaient sur le plancher. L'un de mes cousin partit le moteur, puis on partit vers l'endroit parfait pour pêcher le poisson géant. C'était une idée, sauf que tout le monde ne pensait vraiment pas en pêcher un !
Depuis quelques heures qu'on pêchait, il n'y avait rien d'extraordinaire. Une chance qu'on riait, car on aurait trouvé le temps long. Je décida d'abandonner. Mes cousins se moquaient de mon défi, non résolu. J'étais déçu, mais... Brusquement, ma canne à pêche se mit à tirer. J'essayai de la remonter. C'était tellement lourd que je pensais que c'était une baleine ! Orgueilleux, j'essayai de toutes les manières pour le pousser dedans le bateau. Impossible ! Mon cousin se proposa pour m'aider. Il voyait bien que j'étais incapable de le tirer seul. On tira, tira et tira ! Imaginable ! Mon autre cousin lâcha le volant, pour nous venir en aide. avec toute notre force, on réussit à le mettre à l'intérieur du bateau. quand, on a vu une grosse tête de poisson y sortir, on était abasourdié Mes cousins n'en revenaient pas que j'aie pu pêcher ce poisson. J'étais surpris, mais fier. Voilà, ma première sortie de pêche !Le poisson gesticulait de tous les sens. J'avais hâte d'arriver au quai. J'étais assis sur le poisson, car il prenanit toute la place.
Rendus au quai de nouveau, on sortit du bateau. Nos mères nous attendaient. Elles courrurent jusqu'au bateau. Elles ne pensaient pas nous voir arriver avec un immense poisson bleu. Même qu'elles pensaient qu'on pêcherait point ! Tout le monde le sortit. je pris un gallon qui traînait sur le quai. Il mesurait six mètres. On tira vers une balance. Il pesait soixante et dix kilos. J'allais chercher mon appareil photo dans la maison, puis le posai de toutes les positions. Tout le monde avait le sourire aux lèvres. Quand je vis le poisson, j'ai eu de la tristesse. On était tous contents, sauf lui. Lui, il se sentait mal. Je le voyais souffrir. Je décidai, d'un coup de tête, de le remettre dans la rivière. Ma famille n'en cru pas ses oreilles, quand je leur annonçai cette nouvelle. Je leur dis mon avis. Ils n'avaient pas le choix. C'était mon poisson ! On le remit dans l'eau.Il gigotait de tous les sens pour nous remercier. C'étais amusant de le voir enjoué. C'était de cette façon que je voulais le voir ! Au moins, j'avais une preuve que je l'avais pêché. J'étais heureux comme un pape.
FINN
Avez-vous aimé ?
Il y avait le sujet : Pêcher le plus gros poisson et il fallait mettre des méthafores, énumérations, comparaisons.
Ma première pêche
C'était un matin froid et nuageux d'été, tout le monde était impatient de commencer à pêcher. Seul, j'attendais sur le quai, pendant que mes deux cousins embarquaient l'équipement dans le bateau rouge. Pour passer mon temps, je me faisais des scénarios. Et si je tombait dans le lac ! Si un requin surgissait de nulle part ! Et si j'attrappais le plus gros poisson... Lunatique, je les répétais à voix haute. L'un de mes cousin se moquait radicalement de moi. Je suis sûr qu'il serait vert de jalousie. Maintenant que tout était prêt, tout le monde grimpa dans le bateau. Il y avait de longues cannes à pêche en bois scul¸pté, des gros filets souples et des pots de vers de terre qui traînaient sur le plancher. L'un de mes cousin partit le moteur, puis on partit vers l'endroit parfait pour pêcher le poisson géant. C'était une idée, sauf que tout le monde ne pensait vraiment pas en pêcher un !
Depuis quelques heures qu'on pêchait, il n'y avait rien d'extraordinaire. Une chance qu'on riait, car on aurait trouvé le temps long. Je décida d'abandonner. Mes cousins se moquaient de mon défi, non résolu. J'étais déçu, mais... Brusquement, ma canne à pêche se mit à tirer. J'essayai de la remonter. C'était tellement lourd que je pensais que c'était une baleine ! Orgueilleux, j'essayai de toutes les manières pour le pousser dedans le bateau. Impossible ! Mon cousin se proposa pour m'aider. Il voyait bien que j'étais incapable de le tirer seul. On tira, tira et tira ! Imaginable ! Mon autre cousin lâcha le volant, pour nous venir en aide. avec toute notre force, on réussit à le mettre à l'intérieur du bateau. quand, on a vu une grosse tête de poisson y sortir, on était abasourdié Mes cousins n'en revenaient pas que j'aie pu pêcher ce poisson. J'étais surpris, mais fier. Voilà, ma première sortie de pêche !Le poisson gesticulait de tous les sens. J'avais hâte d'arriver au quai. J'étais assis sur le poisson, car il prenanit toute la place.
Rendus au quai de nouveau, on sortit du bateau. Nos mères nous attendaient. Elles courrurent jusqu'au bateau. Elles ne pensaient pas nous voir arriver avec un immense poisson bleu. Même qu'elles pensaient qu'on pêcherait point ! Tout le monde le sortit. je pris un gallon qui traînait sur le quai. Il mesurait six mètres. On tira vers une balance. Il pesait soixante et dix kilos. J'allais chercher mon appareil photo dans la maison, puis le posai de toutes les positions. Tout le monde avait le sourire aux lèvres. Quand je vis le poisson, j'ai eu de la tristesse. On était tous contents, sauf lui. Lui, il se sentait mal. Je le voyais souffrir. Je décidai, d'un coup de tête, de le remettre dans la rivière. Ma famille n'en cru pas ses oreilles, quand je leur annonçai cette nouvelle. Je leur dis mon avis. Ils n'avaient pas le choix. C'était mon poisson ! On le remit dans l'eau.Il gigotait de tous les sens pour nous remercier. C'étais amusant de le voir enjoué. C'était de cette façon que je voulais le voir ! Au moins, j'avais une preuve que je l'avais pêché. J'étais heureux comme un pape.
FINN
Avez-vous aimé ?
Il y avait le sujet : Pêcher le plus gros poisson et il fallait mettre des méthafores, énumérations, comparaisons.
mardi 15 novembre 2011
vendredi 7 octobre 2011
Histoire
La plus grande conquête du 20ème siècle a été l’introduction de l’ordinateur à tous les niveaux de la société. Plus encore que la scission de l’atome, les vols interplanétaires ou les extraordinaires progrès de la médecine, cette révolution électronique silencieuse a contribué à améliorer définitivement le niveau de vie de l’humanité et à résoudre une grande partie des problèmes culturels, économiques et sociaux.( Alain Hardy, La Grande Révolution du Vingtième Siècle, Paris, Editions Compumat, 2154.)
La grande porte vitrée se trouvait à quelques mètres de distance, et j’ai serré plus fort le lecteur de disques coincé sous mon bras. Il était lourd et j’avais du mal à le tenir, mais il était trop important pour que je le confie à une chaîne de transport. C’était ma responsabilité. Qui a prononcé les mots célèbres… pas de repos pour les têtes couronnées ou quelque chose d’approchant ? Je les avais entendus dans un vidéoclip récent. Peut-être que ça n’était pas tout à fait ça, mais qui réussit à s’y retrouver entre toutes ces citations, phrases historiques et illustres maximes ? Les anciens n’avaient rien d’autre à faire qu’à concocter des maximes célèbres. Oui, c’était typique des anciens.
Arrivé devant la porte, quand le trottoir mobile a ralenti, j’ai inséré la carte dans le viseur-terminal. Aussitôt, grâce au translateur habilement dissimulé derrière la porte, je me suis matérialisé au 300ème étage. Epuisé, je me suis laissé tomber dans l’hydrofauteuil. La journée avait mal commencé.
Sandy, le robot de la 700ème génération qui me servait de secrétaire (dire que les anciens avaient des secrétaires humaines qui tombaient malades ou prenaient des vacances ou t’embringuaient dans d’épuisantes aventures érotico-sentimentales !) bourdonna lourdement, tonalités qu’il utilisait quand il y avait des personnalités dans l’antichambre. J’ai pressé la touche qui libérait un léger souffle d’air balsamique (véritable air d’Orion enrichi de vitamines et d’euphorisants), lequel assécha la sueur dont mon visage était couvert. J’ai posé le lecteur de disques dans le logement à cet effet et je l’ai regardé.
« Qui est-ce ? » ai-je demandé.
Sandy a produit un son aigu qui paraissait tout à fait humain, avant d’annoncer péniblement :
« Peveh Krodl. » Il hésita un instant, puis ajouta, de sa propre initiative : « Comme il est noir, monsieur le Président ! »
D’un millimètre, j’ai levé les épaules et j’ai poussé un profond soupir. Les commentaires de Sandy étaient toujours bizarres. Un idiot d’ordinateur avait jugé important d’intégrer dans la programmation du secrétariat présidentiel le soi-disant random effect qui devait stimuler mon imagination et me donner toute la fantaisie nécessaire pour affronter les mille problèmes de chaque jour.
Il avait dit « noir ».
« On verra », ai-je murmuré.
L’écran m’a montré l’image. L’homme assis patiemment dans l’antichambre, et Sandy avait absolument raison. Il était tout noir.
« Je suis fatigué. Ne pourrions-nous remettre à demain ?
— Monsieur le Président, monsieur… Krodl relève du 700ème Amendement de la Constitution Mondiale. Minorités protégées et droit de représentation. Il a une assez large audience. Et l’entrevue est planifiée depuis deux mois.
— C’est bon. C’est bon… » Le pire, dans un secrétariat robot, c’est son côté factuel, en dépit du random effect. Impossible de discuter avec lui. Il a toujours la bonne réponse.
« Que veut-il ?
– Il n’a pas spécifié la nature de l’entrevue. Mais il l’a qualifiée d’extrêmement importante. »
De nouveau, j’ai soupiré. J’avais entendu parler de Peveh Krodl, bien entendu. Mais c’était précisément ce jour-là qu’il avait éprouvé le besoin irrésistible de me voir… Au moment où on finalisait les disques du programme intitulé 47ème plan de Relèvement. Cette loi devait porter de deux cents à deux cent cinquante étages la hauteur de tous les logements. C’était un projet essentiel et je devais l’intégrer dans le système de programmation, le relier aux circuits périphériques, en faire élaborer une synthèse verbale pour le réseau fac-similé d’information. Un travail exténuant, et j’étais déjà las, fatigué, embêté.
Mais, comme avait dit Sandy, le dispositif qui nous protégeait ne me mettait pas à l’abri, moi le président, d’une intrusion. Je restai donc à fixer la porte qui s’ouvrait silencieusement, tout en arborant le sourire légèrement interrogatif qui était ma meilleure arme pour embarrasser les visiteurs indésirables. Mais, je le jure, ce sourire s’est figé sur mes lèvres et mon premier geste instinctif a été de presser la touche qui transformait l’air rafraîchissant en une brise tonique, particulièrement indiquée pour prévenir les malaises psychosomatiques et les évanouissements. Parce que l’image qui m’avait été transmise par le circuit de l’antichambre ne m’avait pas révélé les proportions réelles de mon visiteur !
Entendons-nous bien : je n’ai aucun préjugé racial, ce serait stupide pour le Président d’un système ouvert comme le nôtre, qui accueille toutes les races de l’univers sans en questionner aucune sur son origine, ses ascendants et ses usages. Vivre et laisser vivre, telle est ma devise. Mais voir entrer une chose pareille dans mon bureau, en début de matinée… Franchement, c’était trop.
La première impression qu’il m’a donnée a été celle d’un vieux chien en frac du genre des animations électroniques primitives qui étaient à la mode au vingtième siècle, et que nos spécialistes ont reconstruites récemment pour en faire une des modes les plus courues de ces dernières années. Il se mouvait comme si le simple fait de respirer lui demandait un effort, regardant constamment autour de lui avec des yeux ronds… débordant d’énergie, à ne pas croire. Mentalement, je notai qu’il avait dû se baisser pour passer la porte de mon bureau, se baisser, vraiment ! Et il était bien tout noir, ainsi que l’avait dit Sandy. Noir comme une vidéo démagnétisée, si vous voyez ce que je veux dire.
Je suis resté à le fixer, bouche ouverte, et lui me regardait dans les yeux ; il remarqua l’hydrofauteuil avec son système de réglage vibratoire et… je le jure ! Il a fait une grimace de dégoût. Puis, avec toute la dignité possible, quand je l’ai silencieusement invité à prendre place, il a croisé les jambes et s’est assis par terre.
C’est vrai que le sol de mon bureau est entièrement recouvert de coussins d’air et qu’il est possible d’en moduler les courants de façon que le corps soit doucement bercé, un peu comme dans le sein maternel, transmettant ainsi des sensations de bien-être par une stimulation subtile mais totale des terminaisons nerveuses, mais un sol est un sol, et un fauteuil est plus commode. Il semblait pourtant parfaitement à son aise dans cette position étrange, si peu naturelle.
Nous nous sommes regardés pendant quelques secondes, moi, stupéfait, lui, visiblement gêné. Je me demandais ce que pouvait vouloir ce genre de personnage. Une fois de plus, j’ai maudit les journées si mal commencées ; puis je me suis disposé à l’écouter.
Il n’a rien dit. Il s’est contenté de me regarder, de ses yeux ronds comme des billes.
Je me suis éclairci la voix, et, du ton le plus civil possible, j’ai décidé de rompre le silence. Peut-être était-il intimidé et ne se hasardait-il pas à parler le premier. Ces gens des minorités sont bizarres, superstitieux, ils ont des habitudes de sauvages. Manifestement, celui-ci ne faisait pas exception.
« C’est un grand plaisir de faire votre connaissance, monsieur… euh… Krodl », dis-je, du ton le plus officiel dont je disposais. Dans le même temps, sans qu’il s’en aperçoive, le centre de traitement me transmettait les données le concernant. Naissance, bio-rythmes, comportement psychosomatique, tous les éléments importants. J’ai consulté toutes ces données, et j’ai vu qu’elles n’avaient pas de sens. Et dire qu’il était d’origine terrestre, qu’il n’était pas de ces extravagances biologiques qui nous tombent dessus tous les jours, venant des astres !
Je n’ai pas eu le temps de m’attarder sur ce nouveau problème, parce qu’il a enfin levé la tête, m’a fixé de ses yeux résolus et a rugi :
« Alwbutz Re’dh Peveh Krodl, monsieur le Président !
— Oui, oui, ai-je murmuré, sans avoir le courage de lui rappeler que seuls les sauvages et les robots utilisaient encore des noms différents du code alphanumérique standard. C’est vraiment un grand plaisir. Et l’objet de votre visite, c’est… ? »
Il a paru gonfler sa poitrine, tout d’un coup, puis a dit, toujours de cette voix pareille à un rugissement :
« Nous voulons partir, monsieur. Tous. »
Sur le moment, la chose m’a laissé de glace. Il y avait bien des explications à une phrase apparemment dépourvue de signification : la langue, par exemple (ces gens n’avaient jamais renoncé à se servir de leurs incompréhensibles dialectes) et l’émotion de se trouver dans le Palais de l’Administration, en présence du Premier Citoyen du monde, au cœur du système informatisé qui régissait tout. Il avait probablement utilisé les mauvais termes, par rapport à ce qu’il avait voulu dire. Désormais, je serais patient (je ne pouvais faire autrement) et, arborant mon sourire le plus bienveillant et cordial, je lui ai demandé :
« Vous voulez partir ? Tous ?
— Oui, a-t-il confirmé, nous voulons partir. »
Alors j’ai commencé à m’étonner, car cette fois il n’y avait plus de doute sur ce qu’il voulait dire.
« Cela vous paraît surprenant ? »
Mon expression devait être éloquente. J’ai fait un geste, j’ai failli me lever, mais je suis resté en place, parce que j’étais déjà physiquement assez fatigué et n’avais plus la force de bouger. Je l’ai regardé :
« Puis-je vous demander ce qui motive cette décision ? »
Il avait repris courage, ce qu’exprimait clairement son attitude, après cette déclaration absurde.
« Nous ne pouvons plus rester ici, dit-il d’un ton ferme. Vous le comprenez vous aussi, n’est-ce pas ? Ce n’est plus possible. Absurde, voilà.
— Mais pourquoi ? ai-je demandé. La Terre est le monde le plus civilisé que l’on connaisse. Pas de guerre. Pas de maladies. Pas d’impôts. » C’était le slogan de la dernière campagne électorale, et ça avait marché, même si la dernière assertion n’était pas techniquement tout à fait exacte. Le gouvernement avait le monopole du réseau électronique. Par conséquent, le régime des « contributions volontaires » était en fait décidé par les ordinateurs habituels qui dépendaient des structures gouvernementales, et ce que chaque individu payait en réalité, c’est nous qui le décidions. Mais comme, dans ce domaine, la campagne de publicité subliminale était très bien faite et comme les groupements privés avaient voulu que la formule soit légalisée, personne ne pouvait reprocher au gouvernement de s’en servir à son tour… en définitive chaque citoyen acquittait une contribution significative au système, même si, officiellement, les impôts avaient été supprimés. « Notre société est organisée, fraternelle et parfaite. Personne ne veut la quitter. Avez-vous quelque plainte à formuler ? »
Il secoua la tête, avec une telle hâte que je craignis de le voir se la dévisser.
« Non, pas de plainte, monsieur le Président. Et c’est bien le problème. Le monde est trop civilisé. Pas de guerre. Pas de maladies. Pas d’impôts. Nous sommes trop bien traités. »
Un instant, je me suis demandé si je me trouvais en présence d’un fou. Mais non, l’ordinateur m’indiquait que ce géant noir… Comment s’appelait-il ? Bon, ce type avait passé brillamment l’examen d’équilibre psychique. Alors j’ai pensé que c’était peut-être moi qui étais devenu fou tellement mon travail m’avait stressé. Un rapide check-up m’a rassuré. Je n’étais pas devenu fou.
Pourquoi m’étais-je si peu occupé des minorités écologistes ? Elles représentaient une très ancienne tradition, quelque chose d’important pour notre société. Elles ne nous avaient jamais causé d’ennui, alors je m’en étais désintéressé. En cet instant, je me suis repenti d’avoir consacré si peu d’attention à ce problème.
« Je continue à ne pas comprendre, dis-je patiemment. N’avez-vous pas tout ce que vous pouvez désirer ? Votre intégration dans l’écologie mondiale n’est pas parfaite ? Peut-être… »
Il m’interrompit de l’un ses gestes trop impétueux.
« Oh non ! Vous ne comprenez pas, monsieur le Président. C’est autre chose… »
Il secoua lentement la tête.
« Un moment : la décision de renoncer à l’intégration complète dans le système informatisé, c’est vous qui l’avez prise, c’est un point sur lequel vous avez beaucoup insisté, depuis le début. Cette autre chose, en ce qui vous concerne, c’est vous qui l’avez voulue. Je crois que, durant ces derniers siècles, mes prédécesseurs n’ont pas manqué, à plusieurs reprises et non sans quelque souci, de vous offrir une intégration totale.
« Bien sûr, nous sommes reconnaissants de ces attentions, dit-il, avec obstination. Vous ne devez pas mal interpréter notre décision. En fait, nous ne pouvons pas nous intégrer totalement dans ce système. Il est trop policé, voilà. C’est pour ça que nous n’avons pas voulu nous y rattacher. C’est pour ça que nous n’avons pas accepté les villes, les gratte-ciel et les voitures. Mais ça ne suffit pas. Maintenant, nous devons partir. Nous ne pouvons plus rester. »
Je ne savais que dire.
« Comment pensez-vous partir ? »
Il me fixa, surpris.
« Avec les astronefs, naturellement. Est-ce qu’il existe un autre moyen de quitter la planète ? »
S’il était surpris, moi, j’étais effaré.
« Les astronefs ? Mais la Terre ne possède pas d’astronefs. Nous les avons supprimés il y a des siècles, parce qu’ils étaient inutiles… Personne ne voulait s’en aller de la Terre. Au contraire, ce sont les autres qui sont venus, toujours. Tous les étrangers viennent nous rendre visite, et beaucoup veulent rester. Personne n’a jamais désiré quitter la planète, courir les risques de l’absence de gravité, du vide interstellaire et des autres mondes. Les derniers astronefs ont été vendus… Je ne me rappelle plus quand, mais, je crois, avant la construction du système de transport moléculaire planétaire ?
— Vous avez dit juste, a-t-il répondu. Tout le monde vient visiter la Terre, et beaucoup veulent rester. Maintenant sont venues vingt Grandes Familles qui souhaitent rester. Nous partirons à leur place : nous céderons notre droit de séjour en échange de leurs astronefs. »
J’ai enfin compris la situation. Même si ses origines me restaient obscures, comme les pigments sur la peau de mon interlocuteur. J’éprouvais un sentiment d’irritation croissante. Cette sensation pénible m’incita à lui poser une autre question :
« Mais où irez-vous ? »
Il fit un geste vague.
« Nous irons. On nous a dit que du côté du Sagittaire, il existe un système à l’état sauvage. Pluies, tempêtes, montagnes, neiges, étés torrides, bêtes fauves, maladies, toutes ces vieilles choses. Ça devrait être le bon endroit pour nous. Là-bas, nous pourrons travailler en paix.
— Travailler ?
— Bien entendu. Construire notre civilisation… produire nos astronefs… étudier les virus de la planète, mettre au point les anticorps et les techniques médicales nécessaires pour y faire face… Nous recommencerons au commencement, avec nos propres moyens. »
Encore une fois, je pensais ne pas avoir bien compris.
« Je vous prie de m’excuser. Peut-être n’ai-je pas bien saisi le concept. Vous partez d’ici, où existent la civilisation, les astronefs et tout le reste, pour affronter un nouveau monde sauvage, dans lequel vous êtes décidés à travailler pour construire de nouveau la civilisation et tout ce qui s’ensuit…
— Vous avez bien compris le concept, mais je crains que vous n’ayez pas saisi l’idée, m’a-t-il répondu. Voyez-vous, nous ne voulons pas construire la belle civilisation. C’est toute la différence. Ce qui existe ici est beau, mais faux. Nous voulons le refaire, mais bien. »
C’était assez drôle… Un sauvage qui critiquait un système vieux de plus de mille ans, se tenant les jambes croisées sur le sol ! Un vestige des époques anciennes, horribles, dans lesquelles il n’y avait pas de système informatique susceptible de tout fournir… du divertissement aux méthodes d’investigation, des transports à la planification familiale !
S’il avait été moins massif et noir, je l’aurais giflé pour défendre l’idée que j’avais de la civilisation, de cette civilisation qu’il semblait déprécier. Mais je pensai qu’il était trop gros, que ça me demanderait trop d’efforts. Je m’en suis donc tiré par un sourire désarmant, de commisération.
« Qu’est-ce qui vous fait croire que nous avons tout faux ? Est-ce que cette civilisation-ci n’est pas merveilleuse ? »
Et, en disant cela, je me sentais ridicule. Discuter avec un sauvage !
« Je ne conteste pas que ce soit une civilisation », dit-il. Et j’ai éprouvé le désir de le remercier pour cet assentiment, de façon ironique, bien entendu. « Mais vous avez tout faux. Dès le début, nous nous sommes opposés à cette erreur colossale, mais aujourd’hui, après tant d’années, nous nous rendons compte que l’opposition ne suffit plus. Nous devons nous en aller, sans quoi nous serons, nous aussi, absorbés par le système, parce que celui-ci a complètement imprégné la Terre, et même notre isolement ne nous protège plus. Nous devons nous en aller pour survivre, pour ne pas courir le même risque que vous. » Il marqua une pause. Je pense que, dans son existence, il n’avait jamais fait un aussi long discours en Basique universel sans reprendre son souffle. « C’est pour ça que nous partons. »
Je me permis un sourire de compassion. J’avais consulté des vidéos qui traitaient de cette vieille superstition pré-sociologique.
« Si c’était vrai, ne croyez-vous pas que nos centres de traitement nous auraient mis en garde ? Vous savez que l’analyse sociologique consacrée aux tendances de la civilisation figure dans les programmes depuis des temps immémoriaux. Les tendances ont été stabilisées ; toute déviation est signalée et corrigée à temps. Pourquoi ne nous dit-on pas de nous en aller, nous aussi, dans ce cas-là ?
— Non, c’est impossible. Nous aussi, nous avons étudié la question, mais désormais, c’est impossible. Le système a été créé pour aplanir les difficultés et atteindre le maximum de bien-être. Il ne se rend pas compte des risques, parce que la machine ne tient pas compte de la nature humaine, de l’esprit. C’est pour la même raison que les vidéos ont détruit tous les livres, autrefois. Nous, nous avons conservé les livres, et je vous assure que tout est très différent. »
Dégoûté, j’ai pincé les lèvres :
« Les livres. Un système vétuste, imparfait, compliqué.
— Vous confirmez mon point de vue, monsieur le Président. Les centres de traitement ne disent pas que les vidéos ont complètement annihilé la fantaisie, la capacité d’imagination, qu’ils suppriment le mécanisme fondamental de la créativité, celui qui, pendant des millénaires, a fait progresser la civilisation. Ils ne le disent pas parce qu’ils ne le savent pas, parce que leur fonction est d’offrir le maximum de commodité au moindre prix. »
Je suis resté silencieux, trop choqué pour répondre. Ce fossile vivant venait me parler de livres ! Ensuite, de quoi allait-il me parler… Sans doute d’en revenir à la vieille formule des guerres entre nations rivales ?
« Peut-être êtes-vous seuls à comprendre quelque chose qu’un système parfaitement intégré ne parvient pas à saisir… un ensemble de cellules pensantes cent millions de fois supérieur à la capacité de synthèse et de traitement de toute une armée de scientifiques humains ?
— Oh ! Je pense que certains sont encore en mesure de comprendre, mais ils ne sont pas nombreux, et il leur faudrait partir tout de suite, parce que dans peu de temps il sera trop tard. Je vous conseille d’y réfléchir, monsieur le Président. C’est un avis amical… Le sort de cette bonne vieille Terre nous tient à cœur, bien que nous ne puissions plus y vivre. »
Il s’en est manqué de peu que je lui éclate de rire en pleine figure. Ce sauvage, avec ses sophismes, nous donnait à nous un avertissement amical ! Ici et là, j’avais entendu parler des temps anciens, du mépris qu’éprouvaient les gens comme nous devant des gens comme lui… et peut-être y avait-il eu de bons motifs face à tant de présomption et d’ignorance. Fugitivement, je me dis que si, quelque mille ans plus tôt, la civilisation n’avait pas été aussi parfaite, mes prédécesseurs auraient dû soumettre les minorités à une bonne rééducation mentale. Puis j’ai eu honte de l’avoir pensé. La coercition était un processus barbare, et la société dont nous étions si fiers ne se serait jamais abaissée à de telles méthodes.
Peut-être avions-nous eu tort de ne pas accorder l’attention voulue à ces minorités. Nous aurions dû comprendre qu’elles étaient mécontentes, essayer de les aider, d’appréhender leurs problèmes… mais elles vivaient dans ces espaces énormes, sous le soleil et les éléments. Et, bien que les satellites météorologiques règlent parfaitement le climat, pour des gens habitués aux grandes métropoles, comme nous, affronter les inconvénients de ces régions aurait été une épreuve terrible… D’ailleurs, ils ne voulaient pas être aidés !
Je soupirai, me rendant compte qu’il s’agissait d’un problème sans solution.
« Pourquoi êtes-vous venu me dire cela ? demandai-je à voix basse.
— J’ai estimé que c’était de mon devoir, monsieur le Président. Vous représentez la plus haute autorité de la Terre. Nous reconnaissons cette autorité, nous restons de bons citoyens, comme nous avons toujours essayé de l’être. Nous ne pouvions pas partir sans solliciter votre autorisation,. J’espère que vous n’allez pas nous la refuser. »
C’était incroyable. Depuis plus de sept cents ans, personne, absolument personne n’avait plus désiré s’en aller. Pourtant…
Saisi tout à coup d’un sentiment d’espérance, et de joie, j’ai pensé aux territoires qui leur avaient été attribués, à l’époque du Règlement. Il s’agissait d’intervalles dans la grande chaîne continue que formaient nos villes. Territoires où nous aurions pu construire de nouveaux édifices, qui pouvaient abriter… Je ne parvenais pas à faire un calcul exact sans me reporter à l’ordinateur, mais ce serait probablement cent millions d’individus, peut-être plus. J’ai pensé aux nouvelles perspectives qui s’ouvraient.
« Je ne vois pas pourquoi je devrais vous refuser cette autorisation, si tel est votre désir. Qui est-ce qui souhaite s’établir ici, à votre place ? »
Il fit un geste vague.
« Des étrangers. De Rigel ou de Deneb, je ne me souviens pas bien… Ou peut-être d’Altaïr. » Il arbora un large sourire et se leva. Il me tendit la main que je pris, avec embarras. Ce geste me fut douloureux. Je serrai les lèvres pour ne pas hurler, même si je comprenais très bien qu’il ne s’agissait guère pour lui que d’une légère caresse. Peut-être leur départ était-il une bonne chose. Ils étaient trop sauvages… des furies déchaînées dans un monde ordonné, tranquille et civilisé.
Il allait partir, mais il s’immobilisa et se retourna pour me regarder :
« Monsieur le Président ?
— Oui ?
— Voilà, je me disais que vous pourriez diffuser la nouvelle sur le réseau, en expliquant notre point de vue.
— Certainement, je le ferai. Pourquoi ?
— Je… J’espère que certains comprendront que nous avons raison, qu’ils le comprendront à temps. » Il hésita un temps avant de poursuivre : « Regardez les habitants des villes… et faites la comparaison avec nous. Ne constatez-vous pas que l’espèce dégénère ? Vous êtes une exception, mais faites le rapprochement entre vous et moi. Ne voyez-vous pas la différence ? Ce bien-être que les machines ont donné… le système qui prévient le moindre effort, qui supprime depuis la naissance la fantaisie, le risque, l’incertitude… Tout ça provoque le déclin de l’espèce, monsieur le Président. Vous devez le dire au monde… Vous devez dire que le péril est imminent, que bientôt il sera trop tard. Faites que tous suivent notre exemple. Il y a beaucoup de mondes dans notre galaxie, il y en a dans les autres galaxies, et… »
J’ai souri cordialement et je me suis levé pour lui indiquer que l’entretien était terminé. Maintenant il commençait à déraisonner, et la scène devenait franchement pathétique et insupportable. L’effort me donnait une impression de vertige que je tentai de maîtriser en augmentant l’afflux d’euphorisant. Je sentis que la sueur me couvrait de nouveau tout le corps, que la tête me tournait… Mais je devais montrer que j’étais en état d’affronter la situation, qu’il était vain de dire de pareilles sottises au Président du monde.
« Je soumettrai votre proposition à l’unité centrale, dis-je pour le rassurer, dans un sourire forcé et d’une voix un peu haletante. Vous pouvez en être certain. Vous verrez que les machines accorderont la plus grande attention à votre point de vue.
— Les machines ! »
Il fit un geste vague qui pouvait aussi bien exprimer la désillusion. Debout, je mesurais pleinement sa stature gigantesque. Il me dépassait d’au moins cinquante centimètres. Il semblait un rocher noir, énorme, qui me dominait. Je n’ai pas pu éviter une vague impression de peur. Je ne le voyais pas partir.
« Je sais que vous ne ferez rien. Et c’est peut-être mieux ainsi. Eh bien, je vous aurai prévenu.
— Je vous remercie. Alors, bonne chance et au revoir », dis-je sans conviction.
Il a rectifié : « Adieu ! » Et il est passé, se baissant à nouveau sous la porte.
Je suis resté un moment à fixer la surface lisse de la porte qui s’était refermée silencieusement derrière lui. Puis j’ai déclenché le dispositif d’appel. Sandy est entré, de la démarche un peu disgracieuse des automates.
« Il est parti ? ai-je demandé.
— Oui, a répondu le robot. Il est descendu par l’escalator. Il n’a pas voulu utiliser le dématérialiseur.
— Curieux personnage, ai-je commenté. Je ne crois pas que je regretterai son absence et celle de ses semblables… »
Curieux, vraiment. Incroyable de penser qu’un sauvage comme lui avait pu venir pontifier dans mon bureau… Oh ! Bon ! Qu’il profite de la vie sur sa nouvelle planète. En un sens, il me libérait d’une grande responsabilité et me permettait de m’occuper d’un nouveau plan d’urbanisme répondant à beaucoup d’exigences qui nous parvenaient de tous les côtés de la galaxie.
Bien sûr que nous n’étions pas des champions de la force physique comme lui. Qui souhaitait l’être ? La Terre était un paradis. Il n’y avait pas besoin de posséder une solide musculature et un physique invulnérable pour être heureux. Il avait dû passer sous une porte haute de près d’un mètre cinquante, c’est-à-dire quelque cinquante centimètres de plus que la stature moyenne à travers le monde… Qu’est-ce que ça voulait dire ? C’était un primitif, un sauvage… un résidu fossile, dans un monde où tout était parfait et où l’homme – comme l’extra-terrestre – pouvait vivre heureux, sachant que les machines travaillaient sans trêve pour pérenniser ce bonheur. Les dinosaures, eux aussi, étaient énormes. Et ils avaient disparu. Nous n’étions pas grands et costauds comme nos ancêtres. Nous n’avions pas non plus ces attributs d’une autre époque, comme les poils sur le corps, des dents inutiles dans les gencives, tout cet héritage ancestral qui était aussi démodé que l’acte sexuel et l’absorption de nourriture solide. Mais nous étions heureux. Où était la décadence ?
Qu’ils s’en aillent ! Nous ne voulions certainement pas quitter ce paradis où tout se faisait sans fatigue.
J’allongeai la main vers le porte-disques. Il y avait bien d’autres choses plus importantes que les machines allaient décider ce jour-là.
La grande porte vitrée se trouvait à quelques mètres de distance, et j’ai serré plus fort le lecteur de disques coincé sous mon bras. Il était lourd et j’avais du mal à le tenir, mais il était trop important pour que je le confie à une chaîne de transport. C’était ma responsabilité. Qui a prononcé les mots célèbres… pas de repos pour les têtes couronnées ou quelque chose d’approchant ? Je les avais entendus dans un vidéoclip récent. Peut-être que ça n’était pas tout à fait ça, mais qui réussit à s’y retrouver entre toutes ces citations, phrases historiques et illustres maximes ? Les anciens n’avaient rien d’autre à faire qu’à concocter des maximes célèbres. Oui, c’était typique des anciens.
Arrivé devant la porte, quand le trottoir mobile a ralenti, j’ai inséré la carte dans le viseur-terminal. Aussitôt, grâce au translateur habilement dissimulé derrière la porte, je me suis matérialisé au 300ème étage. Epuisé, je me suis laissé tomber dans l’hydrofauteuil. La journée avait mal commencé.
Sandy, le robot de la 700ème génération qui me servait de secrétaire (dire que les anciens avaient des secrétaires humaines qui tombaient malades ou prenaient des vacances ou t’embringuaient dans d’épuisantes aventures érotico-sentimentales !) bourdonna lourdement, tonalités qu’il utilisait quand il y avait des personnalités dans l’antichambre. J’ai pressé la touche qui libérait un léger souffle d’air balsamique (véritable air d’Orion enrichi de vitamines et d’euphorisants), lequel assécha la sueur dont mon visage était couvert. J’ai posé le lecteur de disques dans le logement à cet effet et je l’ai regardé.
« Qui est-ce ? » ai-je demandé.
Sandy a produit un son aigu qui paraissait tout à fait humain, avant d’annoncer péniblement :
« Peveh Krodl. » Il hésita un instant, puis ajouta, de sa propre initiative : « Comme il est noir, monsieur le Président ! »
D’un millimètre, j’ai levé les épaules et j’ai poussé un profond soupir. Les commentaires de Sandy étaient toujours bizarres. Un idiot d’ordinateur avait jugé important d’intégrer dans la programmation du secrétariat présidentiel le soi-disant random effect qui devait stimuler mon imagination et me donner toute la fantaisie nécessaire pour affronter les mille problèmes de chaque jour.
Il avait dit « noir ».
« On verra », ai-je murmuré.
L’écran m’a montré l’image. L’homme assis patiemment dans l’antichambre, et Sandy avait absolument raison. Il était tout noir.
« Je suis fatigué. Ne pourrions-nous remettre à demain ?
— Monsieur le Président, monsieur… Krodl relève du 700ème Amendement de la Constitution Mondiale. Minorités protégées et droit de représentation. Il a une assez large audience. Et l’entrevue est planifiée depuis deux mois.
— C’est bon. C’est bon… » Le pire, dans un secrétariat robot, c’est son côté factuel, en dépit du random effect. Impossible de discuter avec lui. Il a toujours la bonne réponse.
« Que veut-il ?
– Il n’a pas spécifié la nature de l’entrevue. Mais il l’a qualifiée d’extrêmement importante. »
De nouveau, j’ai soupiré. J’avais entendu parler de Peveh Krodl, bien entendu. Mais c’était précisément ce jour-là qu’il avait éprouvé le besoin irrésistible de me voir… Au moment où on finalisait les disques du programme intitulé 47ème plan de Relèvement. Cette loi devait porter de deux cents à deux cent cinquante étages la hauteur de tous les logements. C’était un projet essentiel et je devais l’intégrer dans le système de programmation, le relier aux circuits périphériques, en faire élaborer une synthèse verbale pour le réseau fac-similé d’information. Un travail exténuant, et j’étais déjà las, fatigué, embêté.
Mais, comme avait dit Sandy, le dispositif qui nous protégeait ne me mettait pas à l’abri, moi le président, d’une intrusion. Je restai donc à fixer la porte qui s’ouvrait silencieusement, tout en arborant le sourire légèrement interrogatif qui était ma meilleure arme pour embarrasser les visiteurs indésirables. Mais, je le jure, ce sourire s’est figé sur mes lèvres et mon premier geste instinctif a été de presser la touche qui transformait l’air rafraîchissant en une brise tonique, particulièrement indiquée pour prévenir les malaises psychosomatiques et les évanouissements. Parce que l’image qui m’avait été transmise par le circuit de l’antichambre ne m’avait pas révélé les proportions réelles de mon visiteur !
Entendons-nous bien : je n’ai aucun préjugé racial, ce serait stupide pour le Président d’un système ouvert comme le nôtre, qui accueille toutes les races de l’univers sans en questionner aucune sur son origine, ses ascendants et ses usages. Vivre et laisser vivre, telle est ma devise. Mais voir entrer une chose pareille dans mon bureau, en début de matinée… Franchement, c’était trop.
La première impression qu’il m’a donnée a été celle d’un vieux chien en frac du genre des animations électroniques primitives qui étaient à la mode au vingtième siècle, et que nos spécialistes ont reconstruites récemment pour en faire une des modes les plus courues de ces dernières années. Il se mouvait comme si le simple fait de respirer lui demandait un effort, regardant constamment autour de lui avec des yeux ronds… débordant d’énergie, à ne pas croire. Mentalement, je notai qu’il avait dû se baisser pour passer la porte de mon bureau, se baisser, vraiment ! Et il était bien tout noir, ainsi que l’avait dit Sandy. Noir comme une vidéo démagnétisée, si vous voyez ce que je veux dire.
Je suis resté à le fixer, bouche ouverte, et lui me regardait dans les yeux ; il remarqua l’hydrofauteuil avec son système de réglage vibratoire et… je le jure ! Il a fait une grimace de dégoût. Puis, avec toute la dignité possible, quand je l’ai silencieusement invité à prendre place, il a croisé les jambes et s’est assis par terre.
C’est vrai que le sol de mon bureau est entièrement recouvert de coussins d’air et qu’il est possible d’en moduler les courants de façon que le corps soit doucement bercé, un peu comme dans le sein maternel, transmettant ainsi des sensations de bien-être par une stimulation subtile mais totale des terminaisons nerveuses, mais un sol est un sol, et un fauteuil est plus commode. Il semblait pourtant parfaitement à son aise dans cette position étrange, si peu naturelle.
Nous nous sommes regardés pendant quelques secondes, moi, stupéfait, lui, visiblement gêné. Je me demandais ce que pouvait vouloir ce genre de personnage. Une fois de plus, j’ai maudit les journées si mal commencées ; puis je me suis disposé à l’écouter.
Il n’a rien dit. Il s’est contenté de me regarder, de ses yeux ronds comme des billes.
Je me suis éclairci la voix, et, du ton le plus civil possible, j’ai décidé de rompre le silence. Peut-être était-il intimidé et ne se hasardait-il pas à parler le premier. Ces gens des minorités sont bizarres, superstitieux, ils ont des habitudes de sauvages. Manifestement, celui-ci ne faisait pas exception.
« C’est un grand plaisir de faire votre connaissance, monsieur… euh… Krodl », dis-je, du ton le plus officiel dont je disposais. Dans le même temps, sans qu’il s’en aperçoive, le centre de traitement me transmettait les données le concernant. Naissance, bio-rythmes, comportement psychosomatique, tous les éléments importants. J’ai consulté toutes ces données, et j’ai vu qu’elles n’avaient pas de sens. Et dire qu’il était d’origine terrestre, qu’il n’était pas de ces extravagances biologiques qui nous tombent dessus tous les jours, venant des astres !
Je n’ai pas eu le temps de m’attarder sur ce nouveau problème, parce qu’il a enfin levé la tête, m’a fixé de ses yeux résolus et a rugi :
« Alwbutz Re’dh Peveh Krodl, monsieur le Président !
— Oui, oui, ai-je murmuré, sans avoir le courage de lui rappeler que seuls les sauvages et les robots utilisaient encore des noms différents du code alphanumérique standard. C’est vraiment un grand plaisir. Et l’objet de votre visite, c’est… ? »
Il a paru gonfler sa poitrine, tout d’un coup, puis a dit, toujours de cette voix pareille à un rugissement :
« Nous voulons partir, monsieur. Tous. »
Sur le moment, la chose m’a laissé de glace. Il y avait bien des explications à une phrase apparemment dépourvue de signification : la langue, par exemple (ces gens n’avaient jamais renoncé à se servir de leurs incompréhensibles dialectes) et l’émotion de se trouver dans le Palais de l’Administration, en présence du Premier Citoyen du monde, au cœur du système informatisé qui régissait tout. Il avait probablement utilisé les mauvais termes, par rapport à ce qu’il avait voulu dire. Désormais, je serais patient (je ne pouvais faire autrement) et, arborant mon sourire le plus bienveillant et cordial, je lui ai demandé :
« Vous voulez partir ? Tous ?
— Oui, a-t-il confirmé, nous voulons partir. »
Alors j’ai commencé à m’étonner, car cette fois il n’y avait plus de doute sur ce qu’il voulait dire.
« Cela vous paraît surprenant ? »
Mon expression devait être éloquente. J’ai fait un geste, j’ai failli me lever, mais je suis resté en place, parce que j’étais déjà physiquement assez fatigué et n’avais plus la force de bouger. Je l’ai regardé :
« Puis-je vous demander ce qui motive cette décision ? »
Il avait repris courage, ce qu’exprimait clairement son attitude, après cette déclaration absurde.
« Nous ne pouvons plus rester ici, dit-il d’un ton ferme. Vous le comprenez vous aussi, n’est-ce pas ? Ce n’est plus possible. Absurde, voilà.
— Mais pourquoi ? ai-je demandé. La Terre est le monde le plus civilisé que l’on connaisse. Pas de guerre. Pas de maladies. Pas d’impôts. » C’était le slogan de la dernière campagne électorale, et ça avait marché, même si la dernière assertion n’était pas techniquement tout à fait exacte. Le gouvernement avait le monopole du réseau électronique. Par conséquent, le régime des « contributions volontaires » était en fait décidé par les ordinateurs habituels qui dépendaient des structures gouvernementales, et ce que chaque individu payait en réalité, c’est nous qui le décidions. Mais comme, dans ce domaine, la campagne de publicité subliminale était très bien faite et comme les groupements privés avaient voulu que la formule soit légalisée, personne ne pouvait reprocher au gouvernement de s’en servir à son tour… en définitive chaque citoyen acquittait une contribution significative au système, même si, officiellement, les impôts avaient été supprimés. « Notre société est organisée, fraternelle et parfaite. Personne ne veut la quitter. Avez-vous quelque plainte à formuler ? »
Il secoua la tête, avec une telle hâte que je craignis de le voir se la dévisser.
« Non, pas de plainte, monsieur le Président. Et c’est bien le problème. Le monde est trop civilisé. Pas de guerre. Pas de maladies. Pas d’impôts. Nous sommes trop bien traités. »
Un instant, je me suis demandé si je me trouvais en présence d’un fou. Mais non, l’ordinateur m’indiquait que ce géant noir… Comment s’appelait-il ? Bon, ce type avait passé brillamment l’examen d’équilibre psychique. Alors j’ai pensé que c’était peut-être moi qui étais devenu fou tellement mon travail m’avait stressé. Un rapide check-up m’a rassuré. Je n’étais pas devenu fou.
Pourquoi m’étais-je si peu occupé des minorités écologistes ? Elles représentaient une très ancienne tradition, quelque chose d’important pour notre société. Elles ne nous avaient jamais causé d’ennui, alors je m’en étais désintéressé. En cet instant, je me suis repenti d’avoir consacré si peu d’attention à ce problème.
« Je continue à ne pas comprendre, dis-je patiemment. N’avez-vous pas tout ce que vous pouvez désirer ? Votre intégration dans l’écologie mondiale n’est pas parfaite ? Peut-être… »
Il m’interrompit de l’un ses gestes trop impétueux.
« Oh non ! Vous ne comprenez pas, monsieur le Président. C’est autre chose… »
Il secoua lentement la tête.
« Un moment : la décision de renoncer à l’intégration complète dans le système informatisé, c’est vous qui l’avez prise, c’est un point sur lequel vous avez beaucoup insisté, depuis le début. Cette autre chose, en ce qui vous concerne, c’est vous qui l’avez voulue. Je crois que, durant ces derniers siècles, mes prédécesseurs n’ont pas manqué, à plusieurs reprises et non sans quelque souci, de vous offrir une intégration totale.
« Bien sûr, nous sommes reconnaissants de ces attentions, dit-il, avec obstination. Vous ne devez pas mal interpréter notre décision. En fait, nous ne pouvons pas nous intégrer totalement dans ce système. Il est trop policé, voilà. C’est pour ça que nous n’avons pas voulu nous y rattacher. C’est pour ça que nous n’avons pas accepté les villes, les gratte-ciel et les voitures. Mais ça ne suffit pas. Maintenant, nous devons partir. Nous ne pouvons plus rester. »
Je ne savais que dire.
« Comment pensez-vous partir ? »
Il me fixa, surpris.
« Avec les astronefs, naturellement. Est-ce qu’il existe un autre moyen de quitter la planète ? »
S’il était surpris, moi, j’étais effaré.
« Les astronefs ? Mais la Terre ne possède pas d’astronefs. Nous les avons supprimés il y a des siècles, parce qu’ils étaient inutiles… Personne ne voulait s’en aller de la Terre. Au contraire, ce sont les autres qui sont venus, toujours. Tous les étrangers viennent nous rendre visite, et beaucoup veulent rester. Personne n’a jamais désiré quitter la planète, courir les risques de l’absence de gravité, du vide interstellaire et des autres mondes. Les derniers astronefs ont été vendus… Je ne me rappelle plus quand, mais, je crois, avant la construction du système de transport moléculaire planétaire ?
— Vous avez dit juste, a-t-il répondu. Tout le monde vient visiter la Terre, et beaucoup veulent rester. Maintenant sont venues vingt Grandes Familles qui souhaitent rester. Nous partirons à leur place : nous céderons notre droit de séjour en échange de leurs astronefs. »
J’ai enfin compris la situation. Même si ses origines me restaient obscures, comme les pigments sur la peau de mon interlocuteur. J’éprouvais un sentiment d’irritation croissante. Cette sensation pénible m’incita à lui poser une autre question :
« Mais où irez-vous ? »
Il fit un geste vague.
« Nous irons. On nous a dit que du côté du Sagittaire, il existe un système à l’état sauvage. Pluies, tempêtes, montagnes, neiges, étés torrides, bêtes fauves, maladies, toutes ces vieilles choses. Ça devrait être le bon endroit pour nous. Là-bas, nous pourrons travailler en paix.
— Travailler ?
— Bien entendu. Construire notre civilisation… produire nos astronefs… étudier les virus de la planète, mettre au point les anticorps et les techniques médicales nécessaires pour y faire face… Nous recommencerons au commencement, avec nos propres moyens. »
Encore une fois, je pensais ne pas avoir bien compris.
« Je vous prie de m’excuser. Peut-être n’ai-je pas bien saisi le concept. Vous partez d’ici, où existent la civilisation, les astronefs et tout le reste, pour affronter un nouveau monde sauvage, dans lequel vous êtes décidés à travailler pour construire de nouveau la civilisation et tout ce qui s’ensuit…
— Vous avez bien compris le concept, mais je crains que vous n’ayez pas saisi l’idée, m’a-t-il répondu. Voyez-vous, nous ne voulons pas construire la belle civilisation. C’est toute la différence. Ce qui existe ici est beau, mais faux. Nous voulons le refaire, mais bien. »
C’était assez drôle… Un sauvage qui critiquait un système vieux de plus de mille ans, se tenant les jambes croisées sur le sol ! Un vestige des époques anciennes, horribles, dans lesquelles il n’y avait pas de système informatique susceptible de tout fournir… du divertissement aux méthodes d’investigation, des transports à la planification familiale !
S’il avait été moins massif et noir, je l’aurais giflé pour défendre l’idée que j’avais de la civilisation, de cette civilisation qu’il semblait déprécier. Mais je pensai qu’il était trop gros, que ça me demanderait trop d’efforts. Je m’en suis donc tiré par un sourire désarmant, de commisération.
« Qu’est-ce qui vous fait croire que nous avons tout faux ? Est-ce que cette civilisation-ci n’est pas merveilleuse ? »
Et, en disant cela, je me sentais ridicule. Discuter avec un sauvage !
« Je ne conteste pas que ce soit une civilisation », dit-il. Et j’ai éprouvé le désir de le remercier pour cet assentiment, de façon ironique, bien entendu. « Mais vous avez tout faux. Dès le début, nous nous sommes opposés à cette erreur colossale, mais aujourd’hui, après tant d’années, nous nous rendons compte que l’opposition ne suffit plus. Nous devons nous en aller, sans quoi nous serons, nous aussi, absorbés par le système, parce que celui-ci a complètement imprégné la Terre, et même notre isolement ne nous protège plus. Nous devons nous en aller pour survivre, pour ne pas courir le même risque que vous. » Il marqua une pause. Je pense que, dans son existence, il n’avait jamais fait un aussi long discours en Basique universel sans reprendre son souffle. « C’est pour ça que nous partons. »
Je me permis un sourire de compassion. J’avais consulté des vidéos qui traitaient de cette vieille superstition pré-sociologique.
« Si c’était vrai, ne croyez-vous pas que nos centres de traitement nous auraient mis en garde ? Vous savez que l’analyse sociologique consacrée aux tendances de la civilisation figure dans les programmes depuis des temps immémoriaux. Les tendances ont été stabilisées ; toute déviation est signalée et corrigée à temps. Pourquoi ne nous dit-on pas de nous en aller, nous aussi, dans ce cas-là ?
— Non, c’est impossible. Nous aussi, nous avons étudié la question, mais désormais, c’est impossible. Le système a été créé pour aplanir les difficultés et atteindre le maximum de bien-être. Il ne se rend pas compte des risques, parce que la machine ne tient pas compte de la nature humaine, de l’esprit. C’est pour la même raison que les vidéos ont détruit tous les livres, autrefois. Nous, nous avons conservé les livres, et je vous assure que tout est très différent. »
Dégoûté, j’ai pincé les lèvres :
« Les livres. Un système vétuste, imparfait, compliqué.
— Vous confirmez mon point de vue, monsieur le Président. Les centres de traitement ne disent pas que les vidéos ont complètement annihilé la fantaisie, la capacité d’imagination, qu’ils suppriment le mécanisme fondamental de la créativité, celui qui, pendant des millénaires, a fait progresser la civilisation. Ils ne le disent pas parce qu’ils ne le savent pas, parce que leur fonction est d’offrir le maximum de commodité au moindre prix. »
Je suis resté silencieux, trop choqué pour répondre. Ce fossile vivant venait me parler de livres ! Ensuite, de quoi allait-il me parler… Sans doute d’en revenir à la vieille formule des guerres entre nations rivales ?
« Peut-être êtes-vous seuls à comprendre quelque chose qu’un système parfaitement intégré ne parvient pas à saisir… un ensemble de cellules pensantes cent millions de fois supérieur à la capacité de synthèse et de traitement de toute une armée de scientifiques humains ?
— Oh ! Je pense que certains sont encore en mesure de comprendre, mais ils ne sont pas nombreux, et il leur faudrait partir tout de suite, parce que dans peu de temps il sera trop tard. Je vous conseille d’y réfléchir, monsieur le Président. C’est un avis amical… Le sort de cette bonne vieille Terre nous tient à cœur, bien que nous ne puissions plus y vivre. »
Il s’en est manqué de peu que je lui éclate de rire en pleine figure. Ce sauvage, avec ses sophismes, nous donnait à nous un avertissement amical ! Ici et là, j’avais entendu parler des temps anciens, du mépris qu’éprouvaient les gens comme nous devant des gens comme lui… et peut-être y avait-il eu de bons motifs face à tant de présomption et d’ignorance. Fugitivement, je me dis que si, quelque mille ans plus tôt, la civilisation n’avait pas été aussi parfaite, mes prédécesseurs auraient dû soumettre les minorités à une bonne rééducation mentale. Puis j’ai eu honte de l’avoir pensé. La coercition était un processus barbare, et la société dont nous étions si fiers ne se serait jamais abaissée à de telles méthodes.
Peut-être avions-nous eu tort de ne pas accorder l’attention voulue à ces minorités. Nous aurions dû comprendre qu’elles étaient mécontentes, essayer de les aider, d’appréhender leurs problèmes… mais elles vivaient dans ces espaces énormes, sous le soleil et les éléments. Et, bien que les satellites météorologiques règlent parfaitement le climat, pour des gens habitués aux grandes métropoles, comme nous, affronter les inconvénients de ces régions aurait été une épreuve terrible… D’ailleurs, ils ne voulaient pas être aidés !
Je soupirai, me rendant compte qu’il s’agissait d’un problème sans solution.
« Pourquoi êtes-vous venu me dire cela ? demandai-je à voix basse.
— J’ai estimé que c’était de mon devoir, monsieur le Président. Vous représentez la plus haute autorité de la Terre. Nous reconnaissons cette autorité, nous restons de bons citoyens, comme nous avons toujours essayé de l’être. Nous ne pouvions pas partir sans solliciter votre autorisation,. J’espère que vous n’allez pas nous la refuser. »
C’était incroyable. Depuis plus de sept cents ans, personne, absolument personne n’avait plus désiré s’en aller. Pourtant…
Saisi tout à coup d’un sentiment d’espérance, et de joie, j’ai pensé aux territoires qui leur avaient été attribués, à l’époque du Règlement. Il s’agissait d’intervalles dans la grande chaîne continue que formaient nos villes. Territoires où nous aurions pu construire de nouveaux édifices, qui pouvaient abriter… Je ne parvenais pas à faire un calcul exact sans me reporter à l’ordinateur, mais ce serait probablement cent millions d’individus, peut-être plus. J’ai pensé aux nouvelles perspectives qui s’ouvraient.
« Je ne vois pas pourquoi je devrais vous refuser cette autorisation, si tel est votre désir. Qui est-ce qui souhaite s’établir ici, à votre place ? »
Il fit un geste vague.
« Des étrangers. De Rigel ou de Deneb, je ne me souviens pas bien… Ou peut-être d’Altaïr. » Il arbora un large sourire et se leva. Il me tendit la main que je pris, avec embarras. Ce geste me fut douloureux. Je serrai les lèvres pour ne pas hurler, même si je comprenais très bien qu’il ne s’agissait guère pour lui que d’une légère caresse. Peut-être leur départ était-il une bonne chose. Ils étaient trop sauvages… des furies déchaînées dans un monde ordonné, tranquille et civilisé.
Il allait partir, mais il s’immobilisa et se retourna pour me regarder :
« Monsieur le Président ?
— Oui ?
— Voilà, je me disais que vous pourriez diffuser la nouvelle sur le réseau, en expliquant notre point de vue.
— Certainement, je le ferai. Pourquoi ?
— Je… J’espère que certains comprendront que nous avons raison, qu’ils le comprendront à temps. » Il hésita un temps avant de poursuivre : « Regardez les habitants des villes… et faites la comparaison avec nous. Ne constatez-vous pas que l’espèce dégénère ? Vous êtes une exception, mais faites le rapprochement entre vous et moi. Ne voyez-vous pas la différence ? Ce bien-être que les machines ont donné… le système qui prévient le moindre effort, qui supprime depuis la naissance la fantaisie, le risque, l’incertitude… Tout ça provoque le déclin de l’espèce, monsieur le Président. Vous devez le dire au monde… Vous devez dire que le péril est imminent, que bientôt il sera trop tard. Faites que tous suivent notre exemple. Il y a beaucoup de mondes dans notre galaxie, il y en a dans les autres galaxies, et… »
J’ai souri cordialement et je me suis levé pour lui indiquer que l’entretien était terminé. Maintenant il commençait à déraisonner, et la scène devenait franchement pathétique et insupportable. L’effort me donnait une impression de vertige que je tentai de maîtriser en augmentant l’afflux d’euphorisant. Je sentis que la sueur me couvrait de nouveau tout le corps, que la tête me tournait… Mais je devais montrer que j’étais en état d’affronter la situation, qu’il était vain de dire de pareilles sottises au Président du monde.
« Je soumettrai votre proposition à l’unité centrale, dis-je pour le rassurer, dans un sourire forcé et d’une voix un peu haletante. Vous pouvez en être certain. Vous verrez que les machines accorderont la plus grande attention à votre point de vue.
— Les machines ! »
Il fit un geste vague qui pouvait aussi bien exprimer la désillusion. Debout, je mesurais pleinement sa stature gigantesque. Il me dépassait d’au moins cinquante centimètres. Il semblait un rocher noir, énorme, qui me dominait. Je n’ai pas pu éviter une vague impression de peur. Je ne le voyais pas partir.
« Je sais que vous ne ferez rien. Et c’est peut-être mieux ainsi. Eh bien, je vous aurai prévenu.
— Je vous remercie. Alors, bonne chance et au revoir », dis-je sans conviction.
Il a rectifié : « Adieu ! » Et il est passé, se baissant à nouveau sous la porte.
Je suis resté un moment à fixer la surface lisse de la porte qui s’était refermée silencieusement derrière lui. Puis j’ai déclenché le dispositif d’appel. Sandy est entré, de la démarche un peu disgracieuse des automates.
« Il est parti ? ai-je demandé.
— Oui, a répondu le robot. Il est descendu par l’escalator. Il n’a pas voulu utiliser le dématérialiseur.
— Curieux personnage, ai-je commenté. Je ne crois pas que je regretterai son absence et celle de ses semblables… »
Curieux, vraiment. Incroyable de penser qu’un sauvage comme lui avait pu venir pontifier dans mon bureau… Oh ! Bon ! Qu’il profite de la vie sur sa nouvelle planète. En un sens, il me libérait d’une grande responsabilité et me permettait de m’occuper d’un nouveau plan d’urbanisme répondant à beaucoup d’exigences qui nous parvenaient de tous les côtés de la galaxie.
Bien sûr que nous n’étions pas des champions de la force physique comme lui. Qui souhaitait l’être ? La Terre était un paradis. Il n’y avait pas besoin de posséder une solide musculature et un physique invulnérable pour être heureux. Il avait dû passer sous une porte haute de près d’un mètre cinquante, c’est-à-dire quelque cinquante centimètres de plus que la stature moyenne à travers le monde… Qu’est-ce que ça voulait dire ? C’était un primitif, un sauvage… un résidu fossile, dans un monde où tout était parfait et où l’homme – comme l’extra-terrestre – pouvait vivre heureux, sachant que les machines travaillaient sans trêve pour pérenniser ce bonheur. Les dinosaures, eux aussi, étaient énormes. Et ils avaient disparu. Nous n’étions pas grands et costauds comme nos ancêtres. Nous n’avions pas non plus ces attributs d’une autre époque, comme les poils sur le corps, des dents inutiles dans les gencives, tout cet héritage ancestral qui était aussi démodé que l’acte sexuel et l’absorption de nourriture solide. Mais nous étions heureux. Où était la décadence ?
Qu’ils s’en aillent ! Nous ne voulions certainement pas quitter ce paradis où tout se faisait sans fatigue.
J’allongeai la main vers le porte-disques. Il y avait bien d’autres choses plus importantes que les machines allaient décider ce jour-là.
FIN
Une histoire
Il s’était déjà trouvé là. Un endroit vert, agréable. Il avait entendu le chant des grillons la nuit et, le jour, celui des cigales ; il avait contemplé ces étoiles, les mêmes étoiles, et les rayons de la lune. L’hiver, les glaçons entre les arbres décomposaient les couleurs pâles qui venaient du ciel. Il n’avait jamais été seul en cet endroit. Ses souvenirs lui avaient toujours tenu compagnie.
La porte, elle aussi. Toujours la même porte hospitalière derrière laquelle il y avait des voix chères, du vin, de la gaieté. Mais aujourd’hui il ne voulait pas l’ouvrir, parce que là, derrière, il n’y avait plus les sourires joyeux des femmes, le vin était aigre et la gaieté avait disparu sous la poussière. Le chasseur avait reposé son fusil, ce qui avait été n’était plus.
Sans regret, il contempla le ciel étoilé. Les constellations étaient comme elles devaient être en ce lieu : froides et sereines, reposantes et calmes, amicales et sages. Beaucoup plus sages que lui, sans doute.
Ici bas, il y avait eu dans le temps des lumières froides, signaux placés sur la route la plus difficile qu’il ait eu à parcourir. Trop tard, désormais. Ces signaux s’étaient éteints, la lumière qu’il voyait appartenait au passé ; il n’y avait pas eu de vie sur ces mondes là-haut, quand la lumière en était partie. Il le savait bien.
Pourquoi lui avaient-ils mis le cœur d’un autre ? Il ne l’avait pas demandé, mais pour eux, les hommes en blanc, médecins parfumés de désinfectants, à la curiosité scientifique efficace et froide, c’était l’occasion à saisir. Lui, c’était le meilleur, le meilleur de tous. Lui, le héros, le surhomme sélectionné, si brave, si adroit, qui avait réussi à s’en tirer après avoir été précipité dans le cœur d’un météore. Il n’avait pas demandé à survivre à ce moment-là, il n’aurait pas pu demander quoi que ce soit, il ne se souvenait de rien… ou peut-être si, c’était son cœur qui se rappelait, ou son cerveau, ou quoi d’autre ?
Ils avaient récupéré la capsule, d’après ce qu’ils lui avaient dit. Cent, mille hélicoptères, un vol d’oiseaux de métal au-dessus de la mer. Les dispositifs de sécurité avaient fonctionné. Oui, ils avaient fonctionné. Personne ne lui avait montré les images. Peut-être ce que les oiseaux d’argent avaient récupéré démentait-il les orgueilleuses affirmations des responsables.
S’ils ne l’avaient pas opéré… et qu’est-ce qu’il en savait, lui, de ce qui serait arrivé ? Le Président lui avait serré la main au départ, lui avait rappelé que l’avenir était entre les mains de Dieu, de ce Dieu auquel la Nation croyait, un Dieu très partial, comme tous les dieux de toutes les nations. Dieu comme un habit pour un régime, pas un prêt à porter, mais fait sur mesure par un bon tailleur, comme au bon vieux temps. Dieu en tweed ?
La maison était devant lui, sa maison, dans son cadre de verdure, les étoiles au-dessus. Combien de temps était-elle restée déserte ? Un, deux, trois, quatre ans ? Claudine était partie. Oh ! oui, ils l’avaient en grande hâte récupérée à Hawaï, l’avaient tirée du lit où elle se donnait du bon temps avec le dernier en date de ses amants, ils l’avaient embarquée dans un hélicoptère direction l’hôpital, afin que l’épouse du héros soit présente, au grand moment. Il l’avait embrassée, aussi, du moins d’après son souvenir. Un baiser rapide, humide, souriant. Puis elle avait regagné Hawaï, et lui s’était engagé à ne rien révéler tout en parlant beaucoup, énormément, pendant la conférence de presse.
Ils lui avaient donné le cœur d’un autre, l’avaient recousu, lui avaient changé le sang - et le cerveau ? Il n’en savait rien. Il regardait la porte et la maison, les arbres et les étoiles. Tu trouveras tout comme tu l’as laissé, lui avaient-ils dit. Mais où étaient les rires et l’allégresse ? Le vin était fatalement aigre ; il n’avait pas vu mais il savait. Seules les étoiles restaient les mêmes, mais lointaines, et il ne voulait pas retourner là-haut. Parce qu’il n’y avait rien parmi les étoiles.
Ils lui avaient donné le cœur d’un autre, puis ils lui avaient dit, après bien des sourires et bien des discours, qu’il pouvait rentrer chez lui. Un autre… Qui ? Avait-il éprouvé les mêmes sentiments que ceux qu’il éprouvait maintenant à regarder cet endroit ? Et quelles étaient ces étranges visions d’espaces obscurs et d’étoiles lumineuses dont il ne se souvenait pas et dont il ne voulait pas se souvenir ?
Comme Mars était rouge dans le ciel. Dans l’espace il avait une couleur différente, orange, une couleur opaque, terne. Mais ces espaces noirs n’étaient pas ceux du long voyage en apesanteur. C’étaient d’autres espaces plus grands, plus froids, plus silencieux, plus solitaires.
Tout sera comme avant, lui avaient-ils dit. Mais lui, il n’était plus comme avant. Les autres n’avaient guère eu le temps de s’en apercevoir, ils tenaient sa gratitude pour acquise, puisqu’ils lui avaient sauvé la vie, l’avaient tiré du sépulcre blanc sans même prononcer son nom. Lazare . Lazare, lève-toi ! Et Lazare s’était levé comme un zombie - sans embrasser Jésus. Tout au moins, il ne lui semblait pas se rappeler que les choses se soient passées ainsi. Et pourquoi aurait-il dû l’embrasser ? Quand ils te réveillent brusquement d’un beau rêve, tu râles, tu es bouleversé, étourdi, mais tu n’as pas envie de remercier qui que ce soit. Lazare, lève-toi ! Ils avaient prodigué bistouris scintillants, silicone en pâte, tic-tac et jappement des ordinateurs, tous les appareils de mesure qui faisaient bip bip bip. Lazare est vivant même s’il est mort, lui ne sait pas qu’il est vivant, nous l’en convaincrons. Lui avait eu tout le temps de sentir et de comprendre. Dans sa poitrine battait quelque chose qui ne lui appartenait pas. Ça faisait bip, bip, bip, nous sommes deux. Et le troisième, où est-il ? S’il avait été un et trois, il aurait fondé une secte et il aurait gagné des milliards. Peut-être les aurait-il gagnés de toute façon. Il y avait eu des milliers de lettres de fanatiques qui voulaient le voir, le toucher, l’adorer. Deux mille ans après, un autre est descendu du ciel a péri dans le feu et est ressuscité le troisième jour. Trois jours de salle d’opération. Peut-être réussirait-il à monter au ciel s’il se concentrait profondément.
À qui ? À qui ? La question angoissante, accablante, ne cessait de tourner dans sa tête. Un homme mort dans un accident ? Un donneur ? Un cœur solide. Mais était-il vraiment mort ? Ou l’avaient-ils tué pour lui ? Mon Dieu ! Mon Dieu ! Il ne pouvait pas supporter une chose pareille. Il ne pouvait penser que quelqu’un avait été tué à cause de lui. Il y était allé seul, il avait pris seul ses risques. Il était mort seul, avec une seule pensée : sauver la capsule pour que les enregistrements, les données, les échantillons parviennent aux scientifiques. Quand il avait perdu connaissance, il savait qu’il ne mourait pas pour rien. Celui qui mourait était un héros, il allait passer directement dans les livres d’Histoire ; les amants de Claudine sentiraient vibrer leur fibre patriotique : ça n’est pas tous les jours que l’on couche avec la veuve d’un héros national. De cela aussi on l’en avait frustré. Le survivant, le miracle de la science. Tout ce qu’il avait fait, lui, passait au second plan, le plus important c’était ce qu’eux, ils lui avaient fait. Bon Dieu, ils ne l’avaient même pas laissé mourir.
Et il était mort, ensuite ? Où était l’âme ? Dans le cerveau, dans le foie, dans le sexe ? Immobile devant la porte, il contemplait les étoiles sans sortir sa clé et il sentait cogner comme un fou son cœur, non, pas le sien, ce cœur-là qui battait follement dans sa poitrine ; il pouvait en sentir les battements et il savait que ce n’étaient pas les siens.
Qui était cet homme ? Encore un miracle, lui avait-on dit. Le héros de l’espace entre la vie et la mort : les médecins cherchent un donneur pour une ultime tentative de transplantation. Et le donneur était arrivé, à ce moment précis, à cet endroit précis, dans ce secteur, à la dernière seconde avant qu’il soit trop tard. Il avait pu lire les journaux fascinés par le symbole et par le mystère de ces événements dans le cosmos à la fin du second millénaire. Ils l’avaient trouvé mort, en bordure d’une aire de service, mais sans qu’il y ait près de lui, sur lui ou en lui des débris de machine, rien que l’herbe et une tache de sang. Pas trace de projectiles. Aucun signe de violence. Rien qu’un crâne défoncé. Un miracle, avait dit le médecin-chef. Un donneur idoine, dans des conditions idoines, au moment idoine.
Il en avait été de même quand il avait rencontré les diables rouges, eux aussi tuaient sans laisser de trace ; cette fois encore, ce qu’il fallait s’était produit quand il fallait, comme il fallait. Mais qui étaient les diables rouges et qu’est-ce qu’il en savait, lui ? Il contempla les étoiles et se posa encore une fois la question, se demandant s’il n’était pas devenu fou sous le choc et du fait qu’il était un homme recomposé, restructuré, comme la vieille maison de campagne en ruine que Claudine et lui avaient achetée et remise à neuf quand il y avait encore des illusions. Un homme restructuré.
Il s’assit dans l’herbe, sans se soucier de l’humidité laissée par la rosée. C’était à cet endroit, devant la maison, une fois rentré chez lui qu’il convenait de mourir. Mais il n’était pas en train de mourir, il était vivant, le cœur battait, les yeux voyaient, le cerveau pensait. Et pourtant il était en train de mourir. Il l’avait toujours su, il l’avait dit aux médecins qui avaient ri et secoué la tête, il avait dit qu’il était mort. Le cœur qui battait dans son corps n’était pas le sien, la peau qui le recouvrait n’était pas la sienne ; le cerveau qui se souvenait de cet endroit, était-il le sien ? Et de quoi se souvenait-il en réalité ?
Étranger, plus étranger qu’on ne pourrait l’imaginer. Étranger dans l’obscurité, sous les étoiles, dans son corps, devant sa maison. Le cœur, le sien, était bon ; un cœur solide. Mais qui était cet homme ? Pourquoi était-il apparu en ce lieu, à ce moment-là ? D’où venait-il ? Était-il, lui aussi, tombé du ciel, de ces étoiles qui lui semblaient si proches et si familières, pour quoi ? Il ne s’en était même pas approché. Il était allé faire un tour dans le vide à bord d’une coque de métal, en compagnie de signaux électroniques et de stupides calculateurs, mais il n’avait pas touché les étoiles, il n’en avait pas été plus près qu’il ne l’était quand, dans son enfance, il sortait sur la terrasse par les nuits de beau temps.
Il s’allongea plus doucement dans l’herbe, dans l’herbe humide, dans cette herbe de cimetière. Il n’avait pas trouvé la réponse. Il mourait et il était vivant. Seul ?
Non, jamais, répondait son cœur. Tu ne seras jamais seul, plus jamais seul. Je serai avec toi toujours, toujours, jusqu’à la fin, parce que nous avons vu les étoiles, nous avons ressenti le gel de l’infini, nous avons péri et avons ressuscité, et nous avons un travail à accomplir.
Mourant, il se leva, s’approcha de la porte. Il trouva la force de l’ouvrir, d’entrer dans la maison, d’allumer les lumières. Il se laissa tomber sur le fauteuil et vit qu’on avait vraiment fait un bon travail : tout était propre, en ordre, beau comme s’il avait quitté cette maison la veille.
Il regarda autour de lui et pensa qu’il était l’homme le plus célèbre au monde. Il se reposerait, puis il retournerait en ville. Il devait démissionner du Corps des astronautes et commencer une carrière politique. Sénateur, ministre et puis… Président ? Un Président qui avait vu les espaces inconnus, avait volé dans le cosmos jusqu’à Mars, était mort et ressuscité, vivait avec le cœur d’un autre, avait dans les yeux le regard de celui qui a vu les étoiles de près, même s’il ne les avait pas touchées… mais lui, il les avait touchés, ces espaces immenses, il les avait sillonnés et connus, non pas dans son vaisseau de métal, mais en vol libre, de comète en comète, d’astéroïde en astéroïde, découvrant l’immensité froide et poudreuse qui sépare les galaxies…
Le cœur, le sien, était bon, solide, c'était un cœur qui avait résisté aux assauts des diables rouges, qui avait échappé aux cyclones sidéraux, avait survécu au choc d’un monde étranger et si facile à connaître, à comprendre. Dehors, il y avait les étoiles qui étaient très, trop loin pour les habitants de ce monde. Pourquoi m’avoir choisi ? demanda l’esprit, effrayé. Parce que tu es seul, que tu as beaucoup voyagé et qu’ils t’ont fait quelque chose qu’ils n’auraient pas dû te faire. Et la question qui suivait était aussi logique et sereine : Si tu as pu mourir, si tu as voulu mourir, c’était pour entrer en moi, pour être moi ? Il n’y avait pas besoin de répondre. Il n’y avait pas besoin de savoir. Il n’y avait pas besoin de réfléchir.
La ville était proche. Demain était proche. Les étoiles brillaient là-haut, mais elles étaient loin. Non, ce monde ne serait pas difficile à conquérir.
La porte, elle aussi. Toujours la même porte hospitalière derrière laquelle il y avait des voix chères, du vin, de la gaieté. Mais aujourd’hui il ne voulait pas l’ouvrir, parce que là, derrière, il n’y avait plus les sourires joyeux des femmes, le vin était aigre et la gaieté avait disparu sous la poussière. Le chasseur avait reposé son fusil, ce qui avait été n’était plus.
Sans regret, il contempla le ciel étoilé. Les constellations étaient comme elles devaient être en ce lieu : froides et sereines, reposantes et calmes, amicales et sages. Beaucoup plus sages que lui, sans doute.
Ici bas, il y avait eu dans le temps des lumières froides, signaux placés sur la route la plus difficile qu’il ait eu à parcourir. Trop tard, désormais. Ces signaux s’étaient éteints, la lumière qu’il voyait appartenait au passé ; il n’y avait pas eu de vie sur ces mondes là-haut, quand la lumière en était partie. Il le savait bien.
Pourquoi lui avaient-ils mis le cœur d’un autre ? Il ne l’avait pas demandé, mais pour eux, les hommes en blanc, médecins parfumés de désinfectants, à la curiosité scientifique efficace et froide, c’était l’occasion à saisir. Lui, c’était le meilleur, le meilleur de tous. Lui, le héros, le surhomme sélectionné, si brave, si adroit, qui avait réussi à s’en tirer après avoir été précipité dans le cœur d’un météore. Il n’avait pas demandé à survivre à ce moment-là, il n’aurait pas pu demander quoi que ce soit, il ne se souvenait de rien… ou peut-être si, c’était son cœur qui se rappelait, ou son cerveau, ou quoi d’autre ?
Ils avaient récupéré la capsule, d’après ce qu’ils lui avaient dit. Cent, mille hélicoptères, un vol d’oiseaux de métal au-dessus de la mer. Les dispositifs de sécurité avaient fonctionné. Oui, ils avaient fonctionné. Personne ne lui avait montré les images. Peut-être ce que les oiseaux d’argent avaient récupéré démentait-il les orgueilleuses affirmations des responsables.
S’ils ne l’avaient pas opéré… et qu’est-ce qu’il en savait, lui, de ce qui serait arrivé ? Le Président lui avait serré la main au départ, lui avait rappelé que l’avenir était entre les mains de Dieu, de ce Dieu auquel la Nation croyait, un Dieu très partial, comme tous les dieux de toutes les nations. Dieu comme un habit pour un régime, pas un prêt à porter, mais fait sur mesure par un bon tailleur, comme au bon vieux temps. Dieu en tweed ?
La maison était devant lui, sa maison, dans son cadre de verdure, les étoiles au-dessus. Combien de temps était-elle restée déserte ? Un, deux, trois, quatre ans ? Claudine était partie. Oh ! oui, ils l’avaient en grande hâte récupérée à Hawaï, l’avaient tirée du lit où elle se donnait du bon temps avec le dernier en date de ses amants, ils l’avaient embarquée dans un hélicoptère direction l’hôpital, afin que l’épouse du héros soit présente, au grand moment. Il l’avait embrassée, aussi, du moins d’après son souvenir. Un baiser rapide, humide, souriant. Puis elle avait regagné Hawaï, et lui s’était engagé à ne rien révéler tout en parlant beaucoup, énormément, pendant la conférence de presse.
Ils lui avaient donné le cœur d’un autre, l’avaient recousu, lui avaient changé le sang - et le cerveau ? Il n’en savait rien. Il regardait la porte et la maison, les arbres et les étoiles. Tu trouveras tout comme tu l’as laissé, lui avaient-ils dit. Mais où étaient les rires et l’allégresse ? Le vin était fatalement aigre ; il n’avait pas vu mais il savait. Seules les étoiles restaient les mêmes, mais lointaines, et il ne voulait pas retourner là-haut. Parce qu’il n’y avait rien parmi les étoiles.
Ils lui avaient donné le cœur d’un autre, puis ils lui avaient dit, après bien des sourires et bien des discours, qu’il pouvait rentrer chez lui. Un autre… Qui ? Avait-il éprouvé les mêmes sentiments que ceux qu’il éprouvait maintenant à regarder cet endroit ? Et quelles étaient ces étranges visions d’espaces obscurs et d’étoiles lumineuses dont il ne se souvenait pas et dont il ne voulait pas se souvenir ?
Comme Mars était rouge dans le ciel. Dans l’espace il avait une couleur différente, orange, une couleur opaque, terne. Mais ces espaces noirs n’étaient pas ceux du long voyage en apesanteur. C’étaient d’autres espaces plus grands, plus froids, plus silencieux, plus solitaires.
Tout sera comme avant, lui avaient-ils dit. Mais lui, il n’était plus comme avant. Les autres n’avaient guère eu le temps de s’en apercevoir, ils tenaient sa gratitude pour acquise, puisqu’ils lui avaient sauvé la vie, l’avaient tiré du sépulcre blanc sans même prononcer son nom. Lazare . Lazare, lève-toi ! Et Lazare s’était levé comme un zombie - sans embrasser Jésus. Tout au moins, il ne lui semblait pas se rappeler que les choses se soient passées ainsi. Et pourquoi aurait-il dû l’embrasser ? Quand ils te réveillent brusquement d’un beau rêve, tu râles, tu es bouleversé, étourdi, mais tu n’as pas envie de remercier qui que ce soit. Lazare, lève-toi ! Ils avaient prodigué bistouris scintillants, silicone en pâte, tic-tac et jappement des ordinateurs, tous les appareils de mesure qui faisaient bip bip bip. Lazare est vivant même s’il est mort, lui ne sait pas qu’il est vivant, nous l’en convaincrons. Lui avait eu tout le temps de sentir et de comprendre. Dans sa poitrine battait quelque chose qui ne lui appartenait pas. Ça faisait bip, bip, bip, nous sommes deux. Et le troisième, où est-il ? S’il avait été un et trois, il aurait fondé une secte et il aurait gagné des milliards. Peut-être les aurait-il gagnés de toute façon. Il y avait eu des milliers de lettres de fanatiques qui voulaient le voir, le toucher, l’adorer. Deux mille ans après, un autre est descendu du ciel a péri dans le feu et est ressuscité le troisième jour. Trois jours de salle d’opération. Peut-être réussirait-il à monter au ciel s’il se concentrait profondément.
À qui ? À qui ? La question angoissante, accablante, ne cessait de tourner dans sa tête. Un homme mort dans un accident ? Un donneur ? Un cœur solide. Mais était-il vraiment mort ? Ou l’avaient-ils tué pour lui ? Mon Dieu ! Mon Dieu ! Il ne pouvait pas supporter une chose pareille. Il ne pouvait penser que quelqu’un avait été tué à cause de lui. Il y était allé seul, il avait pris seul ses risques. Il était mort seul, avec une seule pensée : sauver la capsule pour que les enregistrements, les données, les échantillons parviennent aux scientifiques. Quand il avait perdu connaissance, il savait qu’il ne mourait pas pour rien. Celui qui mourait était un héros, il allait passer directement dans les livres d’Histoire ; les amants de Claudine sentiraient vibrer leur fibre patriotique : ça n’est pas tous les jours que l’on couche avec la veuve d’un héros national. De cela aussi on l’en avait frustré. Le survivant, le miracle de la science. Tout ce qu’il avait fait, lui, passait au second plan, le plus important c’était ce qu’eux, ils lui avaient fait. Bon Dieu, ils ne l’avaient même pas laissé mourir.
Et il était mort, ensuite ? Où était l’âme ? Dans le cerveau, dans le foie, dans le sexe ? Immobile devant la porte, il contemplait les étoiles sans sortir sa clé et il sentait cogner comme un fou son cœur, non, pas le sien, ce cœur-là qui battait follement dans sa poitrine ; il pouvait en sentir les battements et il savait que ce n’étaient pas les siens.
Qui était cet homme ? Encore un miracle, lui avait-on dit. Le héros de l’espace entre la vie et la mort : les médecins cherchent un donneur pour une ultime tentative de transplantation. Et le donneur était arrivé, à ce moment précis, à cet endroit précis, dans ce secteur, à la dernière seconde avant qu’il soit trop tard. Il avait pu lire les journaux fascinés par le symbole et par le mystère de ces événements dans le cosmos à la fin du second millénaire. Ils l’avaient trouvé mort, en bordure d’une aire de service, mais sans qu’il y ait près de lui, sur lui ou en lui des débris de machine, rien que l’herbe et une tache de sang. Pas trace de projectiles. Aucun signe de violence. Rien qu’un crâne défoncé. Un miracle, avait dit le médecin-chef. Un donneur idoine, dans des conditions idoines, au moment idoine.
Il en avait été de même quand il avait rencontré les diables rouges, eux aussi tuaient sans laisser de trace ; cette fois encore, ce qu’il fallait s’était produit quand il fallait, comme il fallait. Mais qui étaient les diables rouges et qu’est-ce qu’il en savait, lui ? Il contempla les étoiles et se posa encore une fois la question, se demandant s’il n’était pas devenu fou sous le choc et du fait qu’il était un homme recomposé, restructuré, comme la vieille maison de campagne en ruine que Claudine et lui avaient achetée et remise à neuf quand il y avait encore des illusions. Un homme restructuré.
Il s’assit dans l’herbe, sans se soucier de l’humidité laissée par la rosée. C’était à cet endroit, devant la maison, une fois rentré chez lui qu’il convenait de mourir. Mais il n’était pas en train de mourir, il était vivant, le cœur battait, les yeux voyaient, le cerveau pensait. Et pourtant il était en train de mourir. Il l’avait toujours su, il l’avait dit aux médecins qui avaient ri et secoué la tête, il avait dit qu’il était mort. Le cœur qui battait dans son corps n’était pas le sien, la peau qui le recouvrait n’était pas la sienne ; le cerveau qui se souvenait de cet endroit, était-il le sien ? Et de quoi se souvenait-il en réalité ?
Étranger, plus étranger qu’on ne pourrait l’imaginer. Étranger dans l’obscurité, sous les étoiles, dans son corps, devant sa maison. Le cœur, le sien, était bon ; un cœur solide. Mais qui était cet homme ? Pourquoi était-il apparu en ce lieu, à ce moment-là ? D’où venait-il ? Était-il, lui aussi, tombé du ciel, de ces étoiles qui lui semblaient si proches et si familières, pour quoi ? Il ne s’en était même pas approché. Il était allé faire un tour dans le vide à bord d’une coque de métal, en compagnie de signaux électroniques et de stupides calculateurs, mais il n’avait pas touché les étoiles, il n’en avait pas été plus près qu’il ne l’était quand, dans son enfance, il sortait sur la terrasse par les nuits de beau temps.
Il s’allongea plus doucement dans l’herbe, dans l’herbe humide, dans cette herbe de cimetière. Il n’avait pas trouvé la réponse. Il mourait et il était vivant. Seul ?
Non, jamais, répondait son cœur. Tu ne seras jamais seul, plus jamais seul. Je serai avec toi toujours, toujours, jusqu’à la fin, parce que nous avons vu les étoiles, nous avons ressenti le gel de l’infini, nous avons péri et avons ressuscité, et nous avons un travail à accomplir.
Mourant, il se leva, s’approcha de la porte. Il trouva la force de l’ouvrir, d’entrer dans la maison, d’allumer les lumières. Il se laissa tomber sur le fauteuil et vit qu’on avait vraiment fait un bon travail : tout était propre, en ordre, beau comme s’il avait quitté cette maison la veille.
Il regarda autour de lui et pensa qu’il était l’homme le plus célèbre au monde. Il se reposerait, puis il retournerait en ville. Il devait démissionner du Corps des astronautes et commencer une carrière politique. Sénateur, ministre et puis… Président ? Un Président qui avait vu les espaces inconnus, avait volé dans le cosmos jusqu’à Mars, était mort et ressuscité, vivait avec le cœur d’un autre, avait dans les yeux le regard de celui qui a vu les étoiles de près, même s’il ne les avait pas touchées… mais lui, il les avait touchés, ces espaces immenses, il les avait sillonnés et connus, non pas dans son vaisseau de métal, mais en vol libre, de comète en comète, d’astéroïde en astéroïde, découvrant l’immensité froide et poudreuse qui sépare les galaxies…
Le cœur, le sien, était bon, solide, c'était un cœur qui avait résisté aux assauts des diables rouges, qui avait échappé aux cyclones sidéraux, avait survécu au choc d’un monde étranger et si facile à connaître, à comprendre. Dehors, il y avait les étoiles qui étaient très, trop loin pour les habitants de ce monde. Pourquoi m’avoir choisi ? demanda l’esprit, effrayé. Parce que tu es seul, que tu as beaucoup voyagé et qu’ils t’ont fait quelque chose qu’ils n’auraient pas dû te faire. Et la question qui suivait était aussi logique et sereine : Si tu as pu mourir, si tu as voulu mourir, c’était pour entrer en moi, pour être moi ? Il n’y avait pas besoin de répondre. Il n’y avait pas besoin de savoir. Il n’y avait pas besoin de réfléchir.
La ville était proche. Demain était proche. Les étoiles brillaient là-haut, mais elles étaient loin. Non, ce monde ne serait pas difficile à conquérir.
FIN
mardi 4 octobre 2011
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